Des livres d’art, aussi beaux qu’intelligents, à offrir ou à s’offrir pour Noël

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Une anthologie de la peinture animalières, des études sur le visage -et notamment ceux de Van Gogh -, un monographie sur Bonnard… Découvrez notre sélection.

Ophélie par Valérie Bajou

Valérie Bajou de démontrer qu’étudier Ophélie, c’est d’abord comprendre l’histoire sociale et politique de la condition féminine. DR

De personnage secondaire dans la tragédie Hamlet de Shakespeare, Ophélie est devenue un mythe. Spécialiste de la peinture française du XIXe siècle, successivement conservateur au musée d’Orsay, puis au musée Fabre de Montpellier, et actuellement au château de Versailles (s’y tient actuellement la magistrale exposition sur le peintre orientalise Horace Vernet qu’elle signe), Valérie Bajou retrace cette riche postérité jusque dans nos derniers jeux vidéo, clips et dessins animés. Car c’est bien le XIXe siècle qui, à partir de Delacroix, a principalement glorifié Ophélie, archétype de la jeune femme déchirée jusqu’à la folie et au suicide entre son père et son aimé. Mais, juste retour des choses, en Angleterre, les préraphaélites ont vite récupéré leur belle dame ; les préraphaélites particulièrement. Si l’on excepte le rôle endossé aussi bien par Sarah Bernhardt que, plus près de nous par Marianne Faithfull, l’Ophélie de Millais étant encore aujourd’hui la représentation la plus célèbre (le tableau où la jeune fille flotte à la surface de l’eau entre le sommeil et la mort est à la Tate Britain). Chacun peut y projeter ses fantasmes à l’instar d’un Khnopff, d’un Jean Delville ou d’un Munch qui, eux aussi, ont exploré le tragique féminin. Et Valérie Bajou de démontrer qu’étudier Ophélie, c’est d’abord comprendre l’histoire sociale et politique de la condition féminine.

Ophélie, Valérie Bajou, Cohen & Cohen, 488 p., 109 €.

Les Fables de La Fontaine illustrées par Chagall

La soixantaine de gouaches, accompagnées pour la première fois de leurs transpositions en gravures réalisées entre 1928 et 1930, s’harmonise parfaitement avec les poèmes DR

En 1926 le galeriste et éditeur Ambroise Vollard – celui qui a, entre autres, révélé Cézanne, Gauguin, Van Gogh, Matisse et Picasso – commandait à Marc Chagall des illustrations pour une nouvelle édition des Fables de Jean de la Fontaine. Ce visionnaire avait d’emblée pressenti une communauté d’esprit entre le moraliste français du XVIIe et le peintre du XXe, originaire de Biélorussie, à qui il avait d’ailleurs précédemment offert de livrer sa vision des Ames mortes de Gogol. Résultat de cette gageure à faire interpréter les écrits d’un Champenois, génie si spécifiquement louisquatorzien, par un étranger (Chagall, né en 1888, n’est arrivé de l’Empire russe à Paris qu’en 1911) : la soixantaine de gouaches, accompagnées pour la première fois de leurs transpositions en gravures réalisées entre 1928 et 1930, s’harmonise parfaitement avec les poèmes. Par-delà les siècles et les cultures d’origine, même sincérité, mêmes vérités énoncées, mêmes moyens oniriques de rhétorique tel le recours aux animaux pour pointer sans heurter les travers humains. À la nature aimable de La Fontaine, répondent les paysages enneigés de Vitebsk. Au bon sens hérité de celui d’Esope et du Roman de Renard fait chœur celui empreint des traditions hassidiques d’Europe de l’Est. Ce sommet dans l’art du livre d’art moderne fut pourtant reçu lors de sa publication par un flot de critiques chauvinistes et antisémites.

Les Fables de la Fontaine illustrées par Chagall, Hazan, 240 p., 60 €.

Bonnard par Stéphane Guégan

Œil attentif, ne scindant jamais l’homme et l’œuvre, Stéphane Guégan, historien et critique d’art, invalide nombres d’a priori et d’amalgames dans cette monographie de référence, illustrée de près de 170 reproductions. DR

De cet impressionniste tardif, de ce nabi japoniste obsessionnel on retient d’abord aujourd’hui le coloriste. Et ses nombreux jardins ou intérieurs méditerranéens vibrionnant de touches floconneuses ont volontiers fait de Pierre Bonnard (1867 – 1947) un de ces peintres dit « du bonheur » auprès du grand public. C’est trop court, et particulièrement faux dès qu’on aborde ses corps féminins, représentations de celui de Marthe l’épouse dépressive, presque cadavériques dans l’eau froide d’une baignoire, ou ses autoportraits en écorché halluciné. Dans la vapeur qui sature le cabinet de toilette familial comme dans la touffeur du parc au Cannet, une inquiétude perce. L’enchantement de ces ambiances amniotiques ne résiste pas à l’angoisse existentielle sous-jacente. Œil attentif, ne scindant jamais l’homme et l’œuvre, Stéphane Guégan, historien et critique d’art, spécialiste des XIXe et XXe siècles, conseiller scientifique auprès de la présidence du musée d’Orsay, invalides nombres d’a priori et d’amalgames dans cette monographie de référence, illustrée de près de 170 reproductions. Moderne ou classique ? Héritier symboliste, figuratif attardé ou au contraire père de l’expressionnisme abstrait comme l’avait relancé Jean Clair en 1984 ? Bonnard fut en vérité insoucieux des cases. En un pas à pas scrupuleux, apportant çà et là dans la chronologie des informations inédites, Guégan saisit plutôt son modèle « au carrefour de ses tentations diverses et du contexte qui les ont rendues possibles ». À lire donc avant de voir au cinéma le film de Martin Provost, Bonnard, Pierre et Marthe (sortie le 10 janvier).

Bonnard, Stéphane Guégan, Hazan, 280 p., 110 €.

Peintures chinoises

Voici en plus d’une centaine d’œuvres et de détails d’œuvres, une histoire complète et didactique de la peinture chinoise à travers toutes ses périodes et tous ses acteurs. DR

Sous la direction de deux savants chinois – Xinmiao Zheng, directeur du musée de la Cité Interdite, et Hongxing Zhang, conservateur au Victoria & Albert Museum à Londres – voici en plus d’une centaine d’œuvres et de détails d’œuvres accompagnés chacun d’une notice sur l’auteur, le sujet et le contexte historique de la réalisation, une histoire complète et didactique de la peinture chinoise à travers toutes ses périodes et tous ses acteurs. Nombre des artistes qui se sont illustrés, de l’époque des Trois Royaumes à la dynastie Qing, étaient des lettrés, des érudits qui s’efforçaient de se tenir en retrait du monde pour mieux le contempler. À la fois membres des classes urbaines, voire de la cour, mais aussi et autant que possible à l’écart des contingences du moment, ils ont réalisé des peintures sur soie ou sur papier souvent extrêmement harmonieuses et raffinées mais jamais tout à fait dénuée de critiques quant à un pouvoir ayant par nature tendance à manifester sa force. Violence, déséquilibre, destructions ne sont guère ici chantés. Là, comme disait un certain poète rêveur de lointains, tout n’est plutôt qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté.

Peintures chinoises, Citadelles & Mazenod, 272 p., 179 €.

Face au visage, XXᵉ – XXIᵉ siècle d’Itzhak Goldberg

Les modes ou variations de la représentation humaine plus ou moins illusionniste paraissent décidément à jamais infinies. DR

Ne concevoir les arts plastiques aux XXe et XXIe siècles que comme une exploration de l’abstraction serait ne voir que d’un œil. Les formes identifiables, au premier rang desquelles le visage, abondent toujours – voire plus que jamais ? – dans les créations récentes. Tout se passe comme si les traits ou la silhouette de l’homme contemporain résistaient au non-sens matérialiste, au chaos moderne. Certes en général ils sont déformés, fragmentés, rayés, enlaidis, schématisés, moqué ou dénué de qualité comme dans le pop art. Depuis le cubisme le traditionnel portrait-miroir a bel est bien volé en éclat. Mais dans le même temps le genre s’est partiellement maintenu, comme caché dans d’autres. Un Giacometti, un Jawlensky, un Dubuffet ou actuellement un Baselitz ont proposé d’autres facettes. Au point que les modes ou variations de la représentation humaine plus ou moins illusionniste paraissent décidément à jamais infinies. Même les spectres concentrationnaires et quasi dissous dans l’horreur guerrière et industrielle d’un Music ou d’un Boltanski manifestent de la vie, fût-ce en creux. Et c’est cette étincelle parfois aussi ténue que réfractaire qu’Itzhak Goldberg, spécialiste de l’art moderne et contemporain, s’est employé à recenser dans son dernier ouvrage en date. « Essayant de faire un portrait, mon idéal serait de prendre une poignée de peinture et de la jeter sur la toile, avec l’espoir que le portrait serait là », rêvait Francis Bacon. Ce fantasme est là, finalement.

Face au visage, XXᵉ – XXIᵉ siècle d’Itzhak Goldberg, Citadelles & Mazenod, 232 p., 69 €.

Histoires de pierres, de Jean de Loisy et Sam Stourdzé

Les pierres sont les réalités les plus impénétrables et leurs formes sont si variées qu’elles ont attiré et attirent nombre d’artistes. DR

Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?, s’interrogeait Lamartine. Bien sûr répondent les «Regardeurs». À savoir le spécialiste de l’image contemporaine Sam Stourdzé et le curieux Jean de Loisy, conservateur et historien d’art tour à tour passé par à la Fondation Cartier, le Centre Pompidou, le Palais de Tokyo et qui a dirigé les Beaux-Arts de Paris. Tous deux prennent les pierres en exemple. Elles sont les réalités les plus impénétrables et leurs formes sont si variées qu’elles ont attiré et attirent nombre d’artistes. Sans parler de Caillois qui leur a donné peut-être leurs plus beaux commentaires, l’ouvrage montre et décrypte en exemple certaines des œuvres les plus « telluriques » de Rodin, Breton, Picasso, Brassaï, Léger, Dubuffet, Brancusi, Perriand, Léger, ou encore du Facteur Cheval, sans compter celle de nombre de plasticiens contemporains. L’existence du moindre gravillon est bien plus longue que la nôtre d’où la fascination engendrée, aussi spontanée qu’universelle. En témoignent les collections lapidaires ou de minéralogie, les tailles et sculptures de la préhistoire à aujourd’hui. Et encore les « pierres paysages » très appréciées des lettrés chinois, la passion pour les météorites, les divinisations dans la statuaire antique indienne, étrusque, gauloise, l’intérêt simple pour leur forme et leur matière, à commencer par les cristaux où l’œil et l’esprit s’amusent à trouver des correspondances (ah l’eau d’un diamant !). Le sujet est systématiquement passé au crible, jusqu’à produire des pépites. Tel ce chapitre que nos deux chercheurs d’or consacrent aux « pierres révoltées », ces cailloux capables parfois de briser la vitrine des conventions ou de troubler la mare des apparences. Une exposition se tient sur ce thème à la villa Médicis de Rome, institution actuellement dirigée par Stourdzé, jusqu’au 14 janvier.

Histoires de pierres, Jean de Loisy et Sam Stourdzé, Delpire & co., 288 p., 46 €.

La Pérégrination vers l’Ouest

Quatre mille pages se trouvent restituées dans leur version résumée japonaise avec leurs 250 illustrations xylographiées de l’édition nippone de 1806-1837 DR

Sortie en France comme au Japon de l’un des quatre «livres extraordinaires» de la littérature chinoise, une saga fantastique en cent chapitres. Ces quelque quatre mille pages se trouvent restituées dans leur version résumée japonaise avec leurs 250 illustrations xylographiées de l’édition nippone de 1806-1837. Soit un travail de plus de dix ans, mené par l’éditeur de bandes dessinées 2024 en collaboration avec des chercheuses et chercheurs sous la direction de Christophe Marquet, directeur de recherche à l’École française des hautes études. Outre la traduction et les commentaires il a fallu restaurer les gravures sur bois à l’origine d’une tradition populaire qui se retrouve jusque dans l’univers de Dragon Ball. La Pérégrination vers l’Ouest, conte les aventures – tantôt tribulations picaresques, tantôt batailles épiques -, d’un moine pèlerin, parti chercher en compagnie d’un singe plutôt mégalomane les écritures sacrées auprès de Bouddha dans son paradis d’Occident. Synthèse de l’immense courant oral originel, une première version avait été fixée en chinois en 1592. Mais le bestiaire cocasse déployé par les graveurs japonais de l’époque Edo, Ohara Toya, Utagawa Toyohiro et Katsushika Taito un des disciples d’Hokusai, est encore plus flamboyant.

La Pérégrination vers l’Ouest, Éditions 2024, 836 p., 69 €.

Belles bêtes de Thierry Groensteen

Défense et illustration de l’art animalier, «médiocrement considéré par les esthètes et les élites intellectuelles», selon Thierry Groensteen. DR

Cette sélection de chefs-d’œuvre de l’art animalier s’ouvre comme il se doit, par le premier véritable portrait animalier de l’histoire de l’art. Cette effigie d’un couple de chiens de chasse, braques d’une noblesse maniériste visible au Louvre dans la même salle et à deux pas de la Joconde, a été peinte par le Vénitien Jacopo Bassano en 1548. Suit une Arche très peuplée et bigarrée : l’Agnus Deï de Zurbarán, les fauves de Rubens, le bichon de la duchesse d’Albe par Goya, le cheval cabré et à l’œil paniqué du Napoléon franchissant les Alpes par David, le chat noir de Steinlen, les taureaux et pigeons de Picasso… Jusqu’aux araignées de Louise Bourgeois. «L’art animalier est médiocrement considéré par les esthètes et les élites intellectuelles. On lui reproche d’être sentimental, bourgeois, anecdotique, ornemental, décoratif. En outre on le juge daté, ce serait un genre appartenant au passé», écrit l’auteur en préambule. Avant de se livrer à une défense et illustration en bonne et due forme. Car il n’omet certes pas les aurochs de Lascaux, les puissants lions assyriens, les élégants chats en bronze égyptiens, les chevaux de Saint-Marc ou encore le brillantissime Lapin de Dürer. Bestiaires asiatiques, océaniens, africains ou américains inclus.

Belles bêtes, Thierry Groensteen, Scala, 190 p., 35 €.

Van Gogh, portrait & autoportraits par Pascal Bonnafoux

«Je veux faire de la figure, de la figure & encore de la figure, c’est plus fort que moi», peut-on lire dans la correspondance de Van Gogh. DR

Gros plan sur le plus écorché des génies. Pascal Bonnafoux, romancier et essayiste, excelle toujours dans l’exercice du commentaire artistique. Cette fois il livre sa méditation sur les autoportraits de Van Gogh. Un tête-à-tête à la fois sensible et érudit, passionnant puisque dans ce dialogue interviennent d’autres voix, telle celle bien sûr de cet autre Néerlandais aussi introverti qu’expansif : Rembrandt. «Je veux faire de la figure, de la figure & encore de la figure, c’est plus fort que moi», peut-on lire dans la correspondance du postimpressionniste en manière de confidence à son collègue et ami Emile Bernard. Alors, pour assouvir cette ambition alors que l’on manque de moyens et de reconnaissance, comment faire autrement que de travailler devant son miroir ? La plongée dans ce regard intense de peintre est réussie. Car elle tient compte plus généralement des autres modèles nécessaires à l’œuvre, de sa période noire au portrait du docteur Gachet à Auvers-sur Oise. Et si les éléments de ce corpus étaient à leur manière d’autres paysages, reflets également intérieurs ? La vie est une sève qui irrigue tout chez Van Gogh, à commencer par ces autres étranges et solaires portraits que sont ses Tournesols.

Van Gogh, portrait & autoportraits, Pascal Bonnafoux, Seuil, 216 p., 39,90 €.

La Terre en colère de Bernard Chambaz

Par leur énormité, leur force et leur caractère soudain, les calamités naturelles ont toujours fasciné les hommes. DR

Tempêtes, éruptions, effondrement. Et encore sécheresses, famines, épidémies… Par leur énormité, leur force et leur caractère soudain, les calamités naturelles ont toujours fasciné les hommes. Et plus encore les artistes qui, notamment à partir du romantisme, quand la notion de sublime devient cardinale, se sont attachés à les rendre sur toile, dans le marbre ou le bronze. Classées par cataclysmes, leurs travaux renvoient toutes peu ou prou à l’Apocalypse biblique. Et comme littéralement le mot apocalypse signifie révélation, on peut soutenir que la sélection établie par le romancier ex-prof d’histoire à Paris, lycée Lous-le-Grand, en est une. Du Déluge imaginé par Gustave Doré au rougeoyant Grand jour dans sa colère du peintre anglais John Martin, du Christ dans la tempête en mer de Galilée, unique marine de Rembrandt et huile disparue depuis son vol en 1990 à l’Isabella Stewart Gardner Museum de Boston (une prime de 10 millions de dollars à quiconque permet de le retrouver) à l’Inondation à Port-Marly de Sisley : difficile de ne pas avoir en tête cette prédiction de Baudelaire : « Le monde va finir ».

La Terre en colère, Bernard Chambaz, Seuil, 261 p., 39 €.

Content Source: www.lefigaro.fr

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