Quand le château de Fontainebleau se laisse conter

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CRITIQUE – Une exposition en forme de dictionnaire amoureux de topographe montre, autant par des plans que par des vues d’artistes, comment le palais et son domaine n’ont cessé de se métamorphoser à travers les siècles. Cela afin de toujours mieux faire rêver.

Que de mystères, d’ambitions et de fantasmes qu’un château. Prenez celui de Fontainebleau. Comment expliquer la complexité de son architecture et la variété de ses décors? L’exposition conçue, en son sein, par Vincent Cochet s’y emploie. Ce conservateur en chef a écumé les archives et collections d’arts graphiques maisons pour retenir quelque 250 images éloquentes, belles ou simplement curieuses du domaine.

Des plans, des études de détails ou d’ensemble, ainsi que deux grandes maquettes où sont restitués des bâtiments disparus ou transformés. Mais aussi, parmi ces dessins, aquarelles, gouaches et estampes, des travaux largement fictionnels. Où le château est rêvé, plus ou moins ouvertement magnifié.

Invention du tourisme

Sont pareillement incluses des représentations de grands événements de la monarchie française et des Premier et Second Empires: baptême de Louis XIII, cérémonies de l’ordre du Saint-Esprit, mariage de Louis XV, abdication de Napoléon Ier, et encore réceptions de princesses, chasses, feux d’artifice, spectacles et jusqu’aux jeux aquatiques avec gondoles et modèles réduits de trois-mâts sur le grand canal. Les images de ces mises en scène ont leur charge fantasmatique propre.

Loin d’être de rigoureux comptes rendus, elles ont été produites pour éblouir au moins autant que pour le souvenir. Tous ces éléments de différentes natures ont été rangés comme les chapitres d’un dictionnaire amoureux de topographe. Se trouvent en effet successivement évoqués dans leur histoire longue la cour ovale cœur originel, les offices, le grand parterre, la cour de la fontaine, la cour d’honneur, le jardin de la reine ainsi que les petits jardins.

Ensemble, feuilles documentaires comme compositions à visées principalement de propagande ou de délectation forment un parcours dense mais émaillé de surprises et de beautés souvent charmantes. Qui démontre que plus qu’un monument de pierre affirmant la gloire du monarque, Fontainebleau est un organisme vivant, déjà riche de huit siècles de métamorphoses. Des planches extraites des Plus excellents Bastiments de France de l’architecte Jacques Ier Androuet du Cerceau en 1579 aux premières photographies ou vues stéréoscopiques, souvenirs et illustrations d’un XIXe siècle inventant le tourisme moderne, le curieux passe devant des plans relevant tantôt de la gestion du palais, tantôt du cadastre.

Il découvre dans le détail les principaux projets de modification ou de restauration, tant des salles d’apparat que des pièces plus intimes. Et enfin il admire les relevés d’ornements laissés par des artistes aussi différents que Pierre Fontaine, Jean-Baptiste Isabey ou Eugène Delacroix. Voici même des ambiances, poésies des lieux délicatement aquarellées par le romantique Antoine Laurent Castellan par exemple.

Ayant été relié à la capitale par le chemin de fer en 1849, Fontainebleau s’est alors révélé de plus en plus propice à la promenade et de moins en moins au cortège, au protocole, à l’étiquette. Déjà sous Louis-Philippe, et en l’absence de la cour, le palais était ouvert au public deux jours par semaine et pendant les jours fériés. Comme aujourd’hui, chacun pouvait s’y amuser à pister les traces des intrigues de la cour des Valois, la légende d’Henri IV ou le souvenir de Napoléon Ier. En 1927 enfin, le palais était complètement muséifié.

Napoléon Ier dans le salon de l’Abdication, en 1840. RMN-Grand Palais (Château de Fontainebleau) – © Jean-Pierre Lagiewski

Plâtre monumental

«Jusque-là, il avait été la plus ancienne maison royale conservée et occupée sans discontinuité, rappelle le commissaire. Au Moyen Âge, la légende de la fontaine découverte par le chien Bliaud, donnant naissance à “Fontaine Belle Eau”, elle avait ancré Fontainebleau dans sa dimension mythique, celle de la nouvelle Rome des rois de France.» En conséquence, au fil des règnes, les trésors – merveilles d’arts comme prouesses de bâtisseurs ou de jardiniers – s’y sont concentrés en strates. Certains projets mentionnés aux cimaises ont été seulement envisagés, d’autres réalisés en partie, d’autres encore terminés ont complètement disparu.

Ainsi, cet Hercule, marbre rehaussé d’or du jeune Michel Ange acquis par François Ier et qui agrémentait la cour de la fontaine. On perd la trace de cette statue sous Louis XV et on ne la connaît plus que mentionnée en minuscule, figure de détail dans quelques gravures, vues à vol d’oiseau d’après Israël Silvestre. La fontaine, avec à l’origine des cariatides du Primatice, fournissait autrefois l’eau à la table du roi. Elle se trouvait donc en permanence gardiennée. Pourtant personne se semble avoir témoigné de sa déposition ou de sa démolition.

De même, il ne resterait rien du moulage réalisé par le Bolonais de la monture de Marc-Aurèle sur le Capitole à Rome. Ce plâtre monumental avait été, lui, installé dans l’actuelle cour d’honneur. Surtout, comment ne pas regretter la galerie d’Ulysse, autre commande de François Ier, disparue en 1738? Située à l’emplacement de l’actuelle aile Louis XV, sa longueur équivalait à deux fois celle de la galerie des Glaces de Versailles! Elle avait nécessité près de trente années de travail. Devant les dessins subsistants et les gravures parfois d’imagination, on devine qu’ils ne rendent que très imparfaitement la magnificence atteinte.

Heureusement à Fontainebleau survit en partie le chef-d’œuvre du maniérisme italien tempéré sous nos latitudes: la célébrissime galerie François Ier par Rosso Fiorentino et Primatice. Sur place, sous la scène dite de la «Vénus frustrée», on remarque un morceau de fresque encadré. Il représente le palais vers 1536. C’est sa plus ancienne image. Quasiment une icône, elle n’a pas été déplacée.

«Fontainebleau, portraits d’un château», au château de Fontainebleau (77), jusqu’au 25 mars 2024. Catalogue In fine, 368 p., 49 €. Tél.: 01 60 71 50 60. www.chateaudefontainebleau.fr

Content Source: www.lefigaro.fr

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