Raz de marée en faveur d’Anatomie d’une chute aux European Film Awards

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Meilleur film, réalisation, scénario… La palme d’or de Justine Triet, «dépassée par le destin de son film», n’a rien laissé à ses rivaux, ce samedi à Berlin. De bon augure pour la course aux nominations aux Oscars.

De notre journaliste à Berlin,

Depuis 35 ans, les European Film Awards récompensent le meilleur du cinéma d’auteur du Vieux continent. Après avoir porté aux nues à Reykjavik, l’an passé, la palme d’or Sans Filtre , ses membres ont réservé un raz de marée, ce samedi à Berlin, à Anatomie d’une chute. Comme son prédécesseur Sans Filtre, la palme d’or de Justine Triet a effectué le grand chelem : meilleur film, meilleure réalisation, meilleure actrice…Ce raz-de-marée n’a rien laissé à ses rivaux et complète la collection bien fournie de Justine Triet.

Anatomie d’une chute a remporté six statuettes. La palme d’or a d’abord décroché le prix du scénario. «L’idée d’Anatomie d’une chute nous est venue à mon compagnon Arthur Harari et moi pendant le confinement. Nous avons testé la solidité de notre lien en écrivant ce récit sur un couple, dont la relation ne marche plus. Ce moment de bascule où tout devient une négociation, du plus trivial au plus fondamental : léducation d’un enfant, le temps passé pour soi, la sexualité. Je voulais que cette crise soit vue à travers les yeux de leur fils», a livré son auteur Justine Triet, tandis que son compagnon se félicitait, via zoom, d’un prix européen pour cette palme d’or polyglotte et sans frontière, portée par une actrice allemande parlant français et anglais.

S’en est suivi le prix de la réalisation. «J’ai écrit ce film pour ma comédienne Sandra Hüller, sa voix, son corps. Je ne voulais pas faire de son personnage une victime. Elle est jugée par son indépendance, sa sexualité, sa créativité. Des qualités qui passent chez un homme, pas chez une femme. Elle réussit là où son mari a échoué», a déclaré Justine Triet. Le sacre de son actrice Sandra Hüller n’a pas tardé. La comédienne allemande était aussi nommée pour sa performance glaçante de femme au foyer nazie La Zone d’intérêt de Jonathan Glazer. Dans son discours de remerciements, elle a demandé quelques instants de silence pour «imaginer ensemble la paix».

À l’annonce de sa victoire dans la catégorie reine meilleur film, Justine Triet s’est exclamée, «Cela fait beaucoup», avant de remercier sa charismatique productrice Marie-Ange Luciani. Ces dernières semaines ont été triomphales pour la réalisatrice, qui a raflé de nombreux prix aux États-Unis (Gotham Awards, National Board Of Review, cercle des critiques new-yorkais) et en Angleterre.

Justine Triet et Sandra Hüller ODD ANDERSEN / AFP

«Dépassée par le succès du film»

Cette dynamique outre-Atlantique et cette récolte aux European Film Awards confirment qu’Anatomie d’une chute, qui réalise un bon box-office aux Etats-Unis, plaît à tous les publics. Le long-métrage a le potentiel de créer la surprise aux Oscars. Si le thriller judiciaire n’a pas été retenu par le CNC pour représenter la France à l’Oscar du meilleur film étranger, il peut espérer briller dans les catégories générales. Les experts estiment qu’Anatomie d’une chute a de bonnes chances de récolter fin janvier des nominations dans les sections meilleur scénario voire meilleur film.

En salle de presse, Justine Triet s’est dit «dépassée par le destin de son film» et «prête à entamer» la course de fond qu’est la campagne pour les nominations aux Oscars. La déconvenue du CNC appartient au passé. «Cette décision a été prise par une poignée de responsables. Mais Anatomie d’une chute a touché un nombre incalculable de spectateurs», a souligné Sandra Hüller.

La Zone d’intérêt et Les feuilles mortes bredouilles

Concurrent malheureux d’Anatomie d’une chute à Cannes et dans cette saison des prix, La Zone d’intérêt de Jonathan Glazer, qui explore la banalité du mal à Auschwitz, n’a pu convertir aucune de ses cinq nominations. Tout comme l’idylle mélancolique Les feuilles mortes d’Aki Kaurismäki. Le prix du meilleur acteur est revenu au Danois Mads Mikkelsen pour le drame historique The Promised Land sur l’entêtement au 18e siècle d’un capitaine parti à la conquête d’une lande danoise réputée incultivable. L’heureux vainqueur était absent, retenu à Tokyo.

Déjà lauréate du prix Un Certain regard à Cannes, Molly Manning Walker est repartie avec le trophée de la découverte pour How To Have Sex sur les injonctions auxquelles sont confrontés les adolescents en matière de sexualité. «En faisant ce film, nous espérions qu’il serait vu. Nous n’avions pas réalisé à quel point tant de spectatrices se reconnaîtraient hélas dans les abus subis par Tara», a lancé la Britannique. Elle est remontée sur scène pour recevoir la statuette du prix des jeunes Européens de Scrapper , réalisée par son amie Charlotte Reagan, dont elle a assuré la cinématographie.

Un cru de nommés marqué par le conflit et les déchirements

Au-delà de ce palmarès, Matthijs Wouter Knol, président de l’Académie européenne du cinéma en charge de la cérémonie, retient «un cru 2023 sous le signe de la frénésie, marqué par une émergence de nombreux territoires européens et une présence de plus en plus marquée à l’écran par la guerre, le conflit, la violence, un sentiment de mise à l’écart». Et de décrypter : «Tout ce qui se passe dans l’actualité infuse les films que nous avons vus. Est-ce un hasard si deux des longs-métrages phare de cette année Moi, Capitaine et Frontière verte parlent de la lutte quotidienne pour la survie des migrants et de gens jetés sur les chemins de l’exil dans une odyssée qu’ils n’ont pas toujours choisie? D’autres, comme Anatomie d’une chute et La Zone d’intérêt soulignent la dichotomie entre la sphère privée, la vie familiale et ce qui se passe dans le monde extérieur».

«Défilent des personnages complexes qui nous interrogent : En quoi croyons-nous ? Quelles sont nos valeurs ? Nos priorités ? Quel est le terreau de nos décisions ?», complète Matthijs Wouter Knol, qui salue une quasi-parité (40%) entre réalisateurs et réalisatrices et l’émergence d’une nouvelle génération de cinéastes aux débuts assurés. À l’image de Molly Manning Walker. Les European Film Awards se déroulent une année sur deux à Berlin. Cette 36e édition voyait le gala de retour à Berlin pour la première fois depuis 2019 (covid oblige). Comme prophétisé par Matthijs Wouter Knol, la soirée a rendu hommage à sa ville hôte. La maîtresse de cérémonie a ainsi insisté sur la nécessité de voter aux élections européennes de juin prochain.

«Jamais le rôle du cinéma européen pour construire un pont entre nos pays membres n’a été aussi essentiel, à une époque où l’incompréhension et la défiance croissent, où nos citoyens préfèrent s’abandonner aux stéréotypes plutôt qu’à leur curiosité», conclut Matthijs Wouter Knol qui rappelle que le rôle premier de son Académie est de permettre aux cinéastes et artistes de toutes nationalités de s’entraider et de faciliter les projets de coproductions.

Palmarès des 36e European Film Awards

Prix du meilleur film : Anatomie d’une Chute

Prix de la réalisation : Justine Triet pour Anatomie d’une chute

Prix du scénario : Anatomie d’une chute

Prix de la meilleure actrice : Sandra Hüller pour Anatomie d’une chute

Prix du meilleur acteur : Mads Mikkelsen pour The Promised Land

Prix du montage : Anatomie d’une chute

Prix de la direction artistique : The Promised Land

Prix des effets spéciaux : Le cercle des neiges

Prix du son : La zone d’intérêt

Prix des décors : La Chimère

Prix du maquillage et coiffure : Le cercle des neiges

Prix des costumes : The Promised Land

Prix de la bande originale : Club zéro

Prix du film d’animation : Robot Dreams

Prix Film4climate : Güler Sabancı

Prix de la découverte : How To Have Sex

EuropeanUniversity Film Award : Anatomie d’une chute

Prix des jeunes Européens : Scrapper

Prix du court-métrage : Hardly Working

Prix du documentaire : Smoke Sauna Sisterhood

Prix honorifiques : Vanessa Redgrave, Béla Tarr et Isabel Coixet

Content Source: www.lefigaro.fr

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