Sandra Hüller « J’ai eu quelques jours d’atermoiements avant d’accepter Anatomie d’une chute »

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Nommée aux European Film Awards dans la catégorie meilleure actrice à deux reprises, l’actrice allemande de 45 ans a été couronnée, samedi, pour son jeu dans le drame de Justine Triet. ODD ANDERSEN / AFP

RENCONTRE – Sous les traits d’une romancière accusée d’avoir tué son époux ou d’une femme d’officier SS, la comédienne allemande a collecté les honneurs ce samedi à Berlin, aux European Film Awards. Cette double performance pourrait l’emmener aux Oscars.

De notre journaliste à Berlin,

Comme le dieu de l’Antiquité Janus, Sandra Hüller est la comédienne aux deux visages, qui hante les cinéphiles. Dans la palme d’or Anatomie d’une chute de Justine Triet, elle campe une romancière à succès soupçonnée d’avoir poussé dans le vide son mari qui lui enviait sa réussite. Radiographie d’un mariage à bout de souffle, la palme d’or ne lève jamais complètement le doute sur son innocence ou culpabilité. Dans La Zone d’intérêt de Jonathan Glazer sur nos écrans fin janvier et également primé à Cannes, elle incarne l’épouse du commandant SS administrateur d’Auschwitz, qui vit comme si de rien n’était dans une maison avec vue sur le camp de concentration et les fours crématoires. Deux rôles stupéfiants pour lesquels elle collecte les honneurs et qui pourraient l’emmener jusqu’aux Oscars à la grande surprise de l’intéressée. Nommée aux European Film Awards dans la catégorie meilleure actrice pour ces deux performances, l’actrice allemande de 45 ans a été couronnée, samedi, pour son jeu dans le drame de Justine Triet. Le Figaro l’a rencontrée quelques heures avant la cérémonie.

LE FIGARO – Vous êtes nommée à deux reprises cette année pour Anatomie d’une chute et La Zone d’intérêt . Un doublé rare…

SANDRA HÜLLER. Je n’ai pas conscience de ces statistiques comme vous. Ces deux films sont extrêmement importants personnellement, artistiquement et professionnellement. Ils m’ont emmenée dans des recoins inédits. Ces projets sont si différents. Mais ce qui les unit, c’est probablement leur sérieux et leur difficulté. Notamment La Zone d’intérêt. Être nommée pour avoir interprété Hedwig, une femme qui ferme les yeux sur la solution finale qui se déroule sous sa fenêtre, m’embarrasse même un peu. À l’image d’un film qui ne nous a jamais mis à l’aise. À l’approche des Oscars, tout le monde me demande si je crois à la possibilité d’une nomination. Je ne peux pas vous répondre. Je ne comprends pas les règles du jeu pour être visible. Il y a tellement de paramètres, de studios…L’art n’est pas une compétition.

« Je ne comprends pas les règles du jeu pour être visible dans cette course aux prix et nominations…L’art n’est pas une compétition »

Sandra Hüller

Avec le recul, vous êtes-vous forgée une conviction sur la culpabilité de Sandra dans Anatomie d’une chute ? A-t-elle tué son mari ? S’est-il suicidé?

La première fois que j’ai lu le scénario, je ne savais pas que penser sur Sandra. J’ai eu quelques jours d’atermoiements avant de décider que cela n’avait pas d’importance. À la barre d’un tribunal, un prévenu peut être d’une sincérité à toute épreuve même s’il a commis le fait qu’on lui impute. J’ai choisi de délivrer chaque réplique comme si j’y croyais. Un spectateur m’a fait une réflexion fort juste. S’agit-il d’un film sur une femme qui a tué son mari ou d’un film sur un gamin qui craint que sa mère ait tué son père ? Pour lui, c’est inconcevable que sa mère soit une criminelle. Il est moins difficile d’accepter que son père s’est ôté la vie. C’est peut-être un film sur les extrémités dans lesquelles l’imagination peut nous plonger. Justine voulait raconter comment on se met en quête de la vérité. Est-ce seulement possible ? J’aime l’idée qu’un personnage garde une part d’inconnu, d’indicible.

Avez-vous hésité à accepter La Zone d’intérêt et à camper cette femme qui semble sans affect ?

Je n’aurais jamais dit oui à un film qui utilise la Shoah comme une simple toile de fond pour raconter les aléas d’une famille, qui, pour être franche, me dégoûte. Jonathan Glazer a pris le contrepied en montrait la banalité de leur existence et de leurs désirs : avoir un beau jardin, une plus grande maison. La question qu’il pose est : Comment une telle indifférence est-elle possible ? Qu’est-ce que nous sommes prêts à sacrifier pour notre confort et quelques avantages supplémentaires ? Nous sommes tous tentés au quotidien de détourner les yeux des sujets qui dérangent. En tant que comédiens allemands jouer un personnage nazi n’est pas anodin. Nous avons été bouleversés d’avoir été aussi chaleureusement entourés par notre équipe polonaise. Pour la première fois, avec Hedwig j’ai dû travailler sur ce que je voulais montrer, et non ressentir. Comment marche cette femme qui a tant d’enfants, jardine, se comporte en fermière mais ferme ses sens au destin des déportés exterminés et torturés au-delà de son mur ? Pour entrer dans sa tête, je me suis raccrochée à tous les menus détails du scénario : ses vêtements, l’absence du moindre bijou. Peut-être marche-t-elle un peu voûtée, portant sans le savoir une charge, un poids sur ses épaules.

« J’aime l’idée qu’un personnage garde une part d’inconnu, d’indicible »

Sandra Hüller

Sandra comme Hedwig sont impénétrables. Voyez-vous des parallèles entre elles ?

Je vois plutôt une forme de continuité énergétique. J’ai enchaîné trois projets très forts. La Zone d’intérêt puis Sissi et moi, un film en costumes qui m’a offert un personnage libre, un peu étrange. J’avais besoin de ce rôle exubérant pour oublier Hedwig et me retrouver dans la peau d’une femme indépendante et mature, qui prend ses responsabilités et ne s’excuse jamais. C’est peut-être le seul point commun entre Hedwig et Sandra. Chaque rôle est un choix politique même quand vous choisissez un projet plus léger pour justement ne pas parler de politique.

Que vous ont appris ces deux personnages ?

J’aimerais avoir l’audace de Sandra qui fait ce qu’elle veut. Avec Hedwig, nous avons eu beaucoup de conversations pour savoir si une femme qui ignore le meurtre de milliers de personnes peut aimer son chien et ses enfants. Je ne crois pas qu’il soit possible de souhaiter autant de morts et d’avoir une part d’humanité.

Content Source: www.lefigaro.fr

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