À Lisbonne, toute une musique baroque à redécouvrir

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L’altiste Massimo Mazzeo a créé à Lisbonne un ensemble de musiques anciennes baptisé Divino Sospiro.

« Revenons au passé, ce sera là un net progrès », écrivait Giuseppe Verdi en 1871. Une citation que son compatriote Massimo Mazzeo chérit tout particulièrement. Il y a un peu plus de vingt ans, cet altiste formé à Venise a décidé de laisser derrière lui sa vie de musicien dans les meilleurs orchestres italiens, pour voyager à travers l’Europe… Et c’est à Lisbonne qu’il a choisi de poser ses bagages, pour y fonder son propre ensemble de musiques anciennes : Divino Sospiro. « Je suis arrivé ici un peu par hasard, et suis tombé littéralement amoureux de ce pays et de son patrimoine », explique-t-il.

Un patrimoine architectural, mais aussi musical d’une richesse encore insoupçonnée, et qu’il s’attache à faire revivre avec autant d’énergie que de rigueur, grâce à son ensemble. Témoin leur dernier disque : La Morte d’Abel, paru chez Glossa. Le premier enregistrement mondial de cet oratorio sacré du compositeur Pedro Antonio Avondano, figure phare du Portugal musical des années 1740 à 1780, dont une large partie de l’œuvre a été perdue dans le tremblement de terre de 1755.

Une écriture à la fois subtile (notamment dans l’orchestration de ses airs) et puissamment théâtrale. Relevant autant du classicisme naissant que des derniers feux du baroque, elle est portée par un orchestre d’une rare précision, ainsi qu’une distribution vocale de haut vol (Raquel Camarinha en Abel, Ana Vieira Leite en Caïn et le contre-ténor Filippo Mineccia dans le rôle particulièrement virtuose de l’ange).

« Cette restitution est le fruit de quinze années de travail », explique Massimo Mazzeo. Travail rendu possible grâce au centre d’études musicologiques que Divino Sospiro, en résidence au Centre culturel de Bélem, a lui-même fondé il y a une dizaine d’années afin de redécouvrir les manuscrits de musique portugaise et de publier les partitions ou les éditions critiques nécessaires à leur interprétation. « Lorsque je suis arrivé au Portugal, il y avait ici très peu d’ensembles de musique ancienne, et ceux qui existaient se battaient avec courage pour essayer de faire exister ce répertoire mais n’étaient pas suffisamment organisés pour permettre à ce patrimoine de rayonner », souligne-t-il.

La place qu’elle mérite

Or Massimo Mazzeo en est convaincu : « Ce répertoire n’intéresse pas que les Portugais. Il a beaucoup à nous apprendre sur l’Europe musicale de cette époque et les connexions qui existaient entre les différents pays. Pas seulement ceux de la péninsule ibérique ou même de l’arc méditerranéen. Le Portugal était une nation extrêmement puissante à cette époque, et le restera même après le tremblement de terre. De l’école polyphonique portugaise des XVIe et XVIIe siècles, qui s’affranchit peu à peu de l’influence de Palestrina, jusqu’à la fin du XVIIIe, il y a donc tout un pan de répertoire qui fait partie du patrimoine de l’Europe entière, et qui reste entièrement à redécouvrir. »

Parmi ses prochains grands projets figure ainsi la réhabilitation de la musique de João de Sousa Carvalho, l’un des compositeurs phares de la seconde moitié du XVIIIe siècle au Portugal, dont le style proche de Haydn «mérite clairement l’attention du public».

S’il a fondé Divino Sospiro, ce n’est toutefois pas seulement pour défricher la musique ancienne portugaise, mais pour servir toute la musique baroque, classique ou de la Renaissance européenne. « Ce n’est qu’en accédant à la reconnaissance internationale en tant qu’ensemble baroque à part entière, et pas seulement sous le prisme de l’exotisme, que l’on permettra au répertoire baroque portugais de retrouver la place qu’il mérite au cœur du grand répertoire européen », assume-t-il.

«Répertoire trop rare»

Son ensemble, il l’a d’ailleurs pensé comme une réponse aux grands ensembles baroques existant ailleurs dans le monde, qui, selon lui, ne reflètent pas suffisamment cette dimension européenne dans leur sonorité. « La Chapelle royale de Jean V, au début du XVIIIe siècle, ne comptait pas moins de 90% de musiciens étrangers, rappelle-t-il. Et c’est son épouse, l’archiduchesse Marie-Anne d’Autriche, qui a importé à cette époque la tradition des musiques de cour d’apparat. Et c’est à cette même époque que l’opéra fait son apparition au Portugal. »

Lisbonne a donc, selon lui, toute sa place sur la carte des grandes capitales européennes de la musique baroque. D’autant que « le paysage a beaucoup changé depuis vingt ans », comme en témoigne le développement d’autres ensembles, tels qu’Os Musicos do Tejo (« Les Musiciens du Tage »), lancé en 2005 et dirigé par Marcos Magalhães – formé entre autres au CNSM de Paris, par Christophe Rousset et Kenneth Weiss

Malgré tout, «le répertoire baroque reste trop rare dans la programmation de nos institutions et de nos salles de concert traditionnelles», déplore Massimo Mazzeo. Pour permettre à la cité aux sept collines de retrouver cette place de capitale baroque européenne, le chef rêve désormais de la doter d’une saison de musique baroque, qui se déploierait autour de plusieurs grands temps forts tels que le Carême, les fêtes de fin d’année ou bien l’été, dans quelques-uns de ses plus beaux lieux de patrimoine, dont certains restent eux aussi par trop méconnus du public tant lisboète qu’étranger.

Du couvent des Cardaes au Palais de Bemposta, en passant par l’Académie des sciences. Un projet qui pourrait devenir réalité dès le printemps prochain… « Que ce soient des touristes, toujours ravis de découvrir des lieux qui sortent des sentiers battus et auxquels ils n’ont pas toujours accès, des étrangers installés à Lisbonne qui chérissent ce patrimoine, ou les Lisboètes eux-mêmes, qui parfois ignorent qu’ils habitent à côté d’un trésor, il y aurait clairement un public pour une saison de cette ampleur, comme on en trouve dans toutes les grandes villes d’Europe », conclut-il.

www.divinosospiro.org

Content Source: www.lefigaro.fr

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