Rebecca Sevrin | La pionnière du punk montréalais qui habille KISS

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Elle est une des pionnières du hardcore punk montréalais. Elle est une des marraines du grunge. Son père, Ernest Tucker, a été le premier journaliste noir de la CBC. Elle crée les costumes de KISS. Rencontre avec Rebecca Sevrin, qui habillera Gene Simmons pour la dernière fois samedi soir, dans les coulisses de leur ultime spectacle, au Madison Square Garden.




Rebecca Sevrin collabore avec le camp KISS depuis 2004, mais KISS est dans la vie de Rebecca Sevrin depuis beaucoup plus longtemps. « La raison pour laquelle j’ai demandé une guitare à mes parents, c’est parce qu’à chaque Noël, il fallait regarder un de mes cousins jouer toutes les chansons de KISS à la guitare et que je me disais : ‟C’est sûr que je peux jouer mieux que lui” », se remémorait-elle il y a deux semaines dans le lobby de l’hôtel Sofitel, où elle séjournait durant le passage à Montréal de Paul, Gene, Tommy et Eric.

Elle a ajouté avec un sourire malicieux : « Mais moi, ce n’est pas KISS que j’aimais. Ce que j’aime, c’est le punk rock. »

PHOTO CAROLINE GRÉGOIRE, ARCHIVES LE SOLEIL

Rebecca Sevrin, le 19 novembre à Québec, pour l’ultime passage de KISS au Centre Vidéotron

Et les adeptes de punk rock n’étaient pas légion dans le Châteauguay de sa jeunesse. « C’était une terre de hockey où tout le monde n’écoutait que du Styx et du Supertramp », raconte, comme on revit un cauchemar, la fille d’une mère d’origine galloise et d’un père d’origine bermudienne, le premier journaliste noir de la CBC, Ernest Tucker. Et le nom de famille Sevrin ? « Un souvenir que j’ai gardé d’un divorce », blague laconiquement Rebecca.

C’est au retour de sa grande sœur d’un séjour en Angleterre, en 1976, que le punk bouleverse tout en elle.

« Ma sœur était pour moi la personne la plus cool au monde et quand elle est rentrée au Québec, elle avait les cheveux noirs, roses et jaunes. C’est elle qui m’a fait découvrir les Sex Pistols, The Damned et compagnie. Mais c’est en écoutant Marquee Moon de Television [mythique groupe new-yorkais] que je me suis dit : si ce gars peut faire un album avec une technique si limitée, moi aussi, je peux. »

Un chaos artistique

Rebecca fabrique sa première guitare électrique à l’âge de 19 ans. Adolescente, elle se pousse de Châteauguay dès qu’elle en a la chance, direction centre-ville de Montréal, afin d’être secouée par le son des amplis, dans des clubs comme le Cargo, le Rising Sun et le Station 10.

Elle fonde au début des années 1980 la formation hardcore No Policy qui, malgré une courte vie et une discographie composée d’une seule cassette démo (aujourd’hui un objet de collection), marquera la scène punk locale, aux côtés de groupes comme Unruled, Genetic Control et S.C.U.M.

PHOTO FOURNIE PAR REBECCA SEVRIN

Rebecca en 1984 avec No Policy

Il n’y avait pas de jocks, pas de petites reines du bal au sein de cette scène-là. On était tous des mal-aimés qui s’aimaient et s’entraidaient. Tu voyais quelqu’un sur la rue avec des cheveux bizarres et tu savais qu’il était de ta gang.

Rebecca Sevrin

D’une fervente curiosité, le batteur Michel Langevin a compté parmi les témoins privilégiés de ces fabuleuses années de désordre et de distorsion. « J’ai vu plusieurs spectacles hardcore dans les années 1980 à Montréal », confirme le fondateur de la monumentale formation métal Voivod.

« Et mon groupe préféré de cette scène était No Policy. Je les trouvais différents, surtout grâce à Rebecca et à ses guitares uniques, qu’elle concevait. No Policy, c’était un chaos artistique. Les chansons étaient variées et complexes, à une époque où les groupes hardcore essayaient surtout de jouer le plus vite possible. »

PHOTO JOSIE DESMARAIS, LA PRESSE

Rebecca Sevrin

La reine des vêtements de vinyle

Lors d’un séjour à New York, Rebecca Sevrin aperçoit des pantalons en cuir argenté, en vente à 600 $. Trop cher. Beaucoup trop cher. « Ce que j’ai fait, c’est que lorsque je suis revenue, j’ai découpé un des manteaux d’hiver de mon père pour m’en fabriquer moi-même », raconte-t-elle, encore fière de son coup. « Mon père hésitait entre m’étrangler et me féliciter. »

Ces pantalons deviendront l’acte fondateur de sa carrière de costumière, la jeune femme n’ayant pas été en mesure, malgré ses études en lutherie au Guitar Research & Design Center du Vermont, de se trouver un emploi dans ce domaine dominé par les hommes.

À la suite du démantèlement de No Policy, Rebecca s’envole donc vers la Californie. Elle se joint en 1986 à la formation 100 % féminine Frightwig, considérée comme les marraines du grunge et du mouvement riot grrl, que Courtney Love a souvent mentionnée en entrevue.

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DE FRIGHTWIG

Rebecca Sevrin dans le groupe Frightwig, en 1986

« J’ai vu ces filles, elles étaient toutes croches, elles gueulaient, c’était cru, c’était brut, et je me suis dit : ça, c’est mon monde », se souvient Rebecca, dont on entend la guitare sur l’album Faster, Frightwig : Kill!! Kill!!, un trésor méconnu du rock qui torche.

Mais c’est en tant que costumière et couturière de vêtements en vinyle qu’elle gagnera sa vie à Los Angeles, en œuvrant sur des plateaux de télé et de cinéma, pour des photographes ainsi que pour des groupes (Mötley Crüe, W.A.S.P., Pussycat Dolls).

Elle a habillé Gene Simmons pour la première fois en 2004 et a accompagné KISS sur la route à différents moments, dont au cours des deux dernières années.

Chaque soir, Rebecca passe tout le spectacle sur le bord de la scène, du côté du Démon, à scruter ses moindres inconforts, qu’elle tente au plus vite d’apaiser avec de la mousse et du ruban. C’est que son armure, pleine de vis et essentiellement faite de fibre de carbone, peut rapidement l’agacer.

Elle ne sait pas encore ce que l’avenir lui réservera, après leur ultime spectacle de samedi soir, au Madison Square Garden, outre une très, très longue sieste. « Je suis avec eux pendant qu’ils se préparent à monter sur scène et leur amour pour l’un et pour l’autre est toujours palpable, observe-t-elle. Ils font jouer de la musique et ils parlent des harmonies vocales, de la réalisation. Gene chante en quinte au son des Beatles. Et même si leurs pieds leur font mal, ils vont te donner le meilleur show que tu as vu de ta vie. »



Content Source: www.lapresse.ca

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