Visite du Studio NBS | Polir des diamants bruts dans un chalet de parc

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Situé au sous-sol de la Maison des jeunes de Côte-des-Neiges, à Montréal, le Studio NBS est un lieu de création unique où l’esprit de communauté est fort et le talent, débordant. Skiifall, auteur de chansons comptant des millions d’écoutes, y a d’ailleurs fait ses débuts. Visite du lieu en compagnie de ses artisans.




NBS. No Bad Sound (aucun mauvais son).

Ces trois mots résument la philosophie des lieux. « Il n’y a pas de jugement ici. Ce n’est pas une question de talent non plus », assure Jai Nitai Lotus, artiste et directeur du Studio NBS, qui fait partie de l’organisme à but non lucratif Chalet Kent.

Nous offrons aux jeunes des opportunités et tentons d’élargir leurs perspectives par l’art et la musique.

Jai Nitai Lotus, directeur du Studio NBS

Majoritairement du quartier, les jeunes y vont gratuitement pour enregistrer leur voix, apprendre logiciels et techniques, puis, souvent, échapper pendant une heure et demie – ou plus – à un quotidien difficile, voire dangereux.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

L’entrée de la Maison des jeunes de Côte-des-Neiges dans laquelle se situe le Studio NBS

Nitai – tout le monde l’appelle ainsi – s’occupe du programme depuis huit ans. C’est lui qui a entrepris le déménagement dans la maison des jeunes sise au parc Martin-Luther-King, il y a cinq ans, alors que le bâtiment qu’occupait avant NBS, avenue de Courtrai, menaçait de s’écrouler. Il a également apporté quelques changements à l’initiative lancée en 2007 par le collectif Nomadic Massive.





Yama//Sato est l’un des autres piliers de NBS. Le polyvalent artiste qui a produit plusieurs chansons de Skiifall, dont Yuteman Denis avec Charlotte Cardin, confie qu’il serait « probablement une personne avec des problèmes » s’il n’avait pas connu l’endroit.

« J’ai commencé à venir ici pour être un jeune normal. À la maison, j’avais l’impression de grandir trop vite. […] Au début, je rappais, mais je suis introverti. J’ai trouvé comment je pouvais m’exprimer en apprenant la production. » Bien qu’il espère que ses compositions continuent de faire vibrer des millions de gens de partout dans le monde, ce qui fait plaisir à Yama est d’enseigner à d’autres ce qu’il a appris à NBS. « Pour être honnête, c’est la seule chose qui me rend vraiment heureux. »

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Yama//Sato dans le studio principal de NBS

Ici, l’énergie est brute. Si quelqu’un vient chanter qu’il a le cœur brisé, c’est que son cœur était réellement brisé il y a quelques heures à peine. C’est cette authenticité que je recherche en musique, et je suis chanceux d’en être témoin.

Yama//Sato

« Beaucoup avec peu »

Il faut monter quelques marches pour entrer dans la Maison des jeunes de Côte-des-Neiges. Puis, en descendre quelques-unes afin d’accéder aux locaux de NBS. Ceux-ci sont aménagés dans un ancien vestiaire. Vestige de la salle de bains, un urinoir – peint en doré pour « make it fly » – est un rappel « qu’on peut faire beaucoup avec peu », souligne Nitai.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

La deuxième pièce d’enregistrement du Studio NBS a été aménagée dans une ancienne salle de bains.

Le nombre de jeunes de 11 à 18 ans qui souhaitent bénéficier des services de NBS augmente d’année en année. La liste d’attente de deux mois a été réduite à un seul grâce à l’ajout d’une deuxième pièce d’enregistrement et à l’embauche de mentors, Yama//Sato, DonPerry et Killjei, d’anciens « clients » devenus artistes aptes à transmettre leur savoir.

Afin que tous et toutes puissent exprimer leurs émotions et leur créativité dans le meilleur cadre possible, certains jours de la semaine ont des spécificités. Ainsi, les mardis sont réservés aux filles, « parce que parfois, avec les garçons tous assis là, c’est un peu difficile d’ouvrir son cœur et de dévoiler ses écritures », remarque Marilia Beltrame, coordinatrice des médias et des programmes de Chalet Kent.

Les aspirants producteurs ont rendez-vous les lundis, afin de faire écouter leurs beats et d’échanger, « car le réseautage est primordial si on veut que sa musique se propage », assure Nitai. C’est justement parce que celui-ci bâtit des relations avec divers musiciens qu’il invite au studio que des artistes de NBS ont assuré la première partie du spectacle d’Alaclair Ensemble, en septembre dernier, au Club Soda.

« Comme une famille »

La première fois que Jevonte Senior est entré au Studio NBS, il accompagnait un ami qui avait réservé une plage horaire. « Il avait fini d’enregistrer et il restait 20 minutes à sa séance. À la blague, je lui ai demandé s’il voulait que je spit un truc. J’étais un peu nerveux, mais je l’ai fait. Nitai m’a dit de revenir bientôt, et je n’ai pas arrêté depuis. »





Celui qui rappe sous le nom de Snowside dit qu’il était « impliqué dans de mauvaises choses avant de venir régulièrement à NBS ». « En venant ici, je passe moins de temps dehors à ne rien faire. J’ai pris confiance et j’écris plus. J’écris aussi à la maison, donc je suis moins à l’extérieur où c’est facile d’avoir des ennuis. […] C’est comme une famille, ici. Je me sens accepté et encouragé. Même si c’est ta première fois, on t’accueille et on tente de te connaître. Venir ici m’a aidé à grandir en tant que personne et en tant qu’artiste », mentionne Snowside.

Skiifall : Avant et après Ting Tun Up

PHOTO AIDAN MATTHEWS, FOURNIE PAR MOOSE KNUCKLES HEATMAKERS X PRIX PRISM

Skiifall, avec Yama//Sato à l’arrière, au lancement de la vidéo de Left The Trenches, le 26 octobre dernier

La pièce Ting Tun Up, de Skiifall, compte plus de trois millions d’écoutes sur Spotify. Elle lui a permis de traverser l’océan pour se produire devant une foule londonienne qui connaissait chacune des paroles, et celles de ses chansons subséquentes. Ce premier succès a été créé en une séance au Studio NBS, alors que Skiifall n’y avait pas mis les pieds depuis près de deux ans.





« Yama//Sato m’a appelé pour que je prenne la place d’une personne qui ne s’était pas présentée. Et, ce jour-là, on a fait Ting Tun Up. On a tourné la vidéo deux jours après et on l’a sortie le 11 novembre 2020. Depuis, toute ma vie a changé », relate Skiifall en entrevue téléphonique.

Avant de raconter la suite, remontons un peu dans le temps. Shemar McKie a rencontré pour la première fois Jai Nitai Lotus au Studio NBS alors qu’il n’avait que 12 ans. Bien qu’il ait aimé l’expérience, il n’y est retourné que six ans plus tard. Entre-temps, il a cultivé son talent à J2K (Jeunesse 2000), qui offre des services semblables à ceux de NBS et qui était plus près de chez lui, à Notre-Dame-de-Grâce.

« Quand je suis revenu en 2018, je leur ai fait écouter la musique que j’ai enregistrée à J2K et ils ont aimé. Yama et moi avons ensuite fait un projet de trois chansons qui nous a inspiré de continuer à faire ce qu’on voulait faire dans la vie », mentionne Skiifall.

L’artiste a tout de même pris une pause de plusieurs mois. C’est au bout de celle-ci qu’il a reçu l’appel de Yama qui allait changer la trajectoire de sa vie.

Vol. 2 et la suite

Certes, la carrière du Montréalais originaire de l’île de Saint-Vincent a pris son envol, mais il fait les choses à son rythme. « Dans les deux années suivantes, j’ai collectionné plein de sons et de petits moments de ma vie. Je ne savais pas ce que ça allait donner quand j’enregistrais. Puis, j’ai choisi sept chansons que j’aime beaucoup, qui parlent de trucs que j’ai vécus, de beaux moments et aussi de moments plus difficiles. » Le résultat fut le puissant Woiiyoie vol. 2 – Intense City EP, lancé en mai dernier. C’est sur ce microalbum que se trouve Yuteman Denis sur laquelle on entend Charlotte Cardin.





À la fin de novembre, Skiifall a diffusé une vidéo pour le morceau Left The Trenches. Il a enregistré celui-ci une semaine après Ting Tun Up, en 2020, et le gardait en réserve en espérant en faire un vidéoclip. En juin dernier, il fut l’un des trois lauréats d’une bourse accordée par Moose Knuckles et le prix Prism, administré par l’Académie canadienne du cinéma et de la télévision, lui permettant de réaliser son projet.

L’artiste de 22 ans ne désire pas dévoiler ses plans pour la prochaine année, bien qu’il ait « un projet déjà tout fini ». « En ce moment, je suis en train d’écrire toutes les questions que je me pose, puis je vais répondre à ces questions quand je vais les relire. […] Quand je pense aux jeunes qui vont à NBS et aux autres, je sais que la meilleure façon que je peux les inspirer à poursuivre leur rêve est de continuer, parce que si moi je peux le faire, ils le peuvent aussi », philosophe Skiifall.

Killjei : Passer à un autre niveau

PHOTO CHARLES WILLIAM PELLETIER, COLLABORATION SPÉCIALE

Killjei au Studio NBS

L’année 2023 a été particulièrement marquante pour Sadrac Jr. Acceus : il a terminé sa première année comme mentor au Studio NBS et il a lancé Endworld, son premier album sous le nom de Killjei.

L’artiste de 29 ans est actif depuis près de 10 ans. « Quand je m’appelais Jei Bandit, j’étais plus dans l’expérimentation. J’ai sorti six ou sept projets, et chacun était différent de l’autre. Il y avait des choses que j’aimais en musique que je n’avais pas appris à faire ou que je n’avais pas l’habileté de matérialiser », indique-t-il.

En fréquentant le Studio NBS puis en y travaillant, Killjei a développé de nouvelles compétences et tissé des liens avec des musiciens qui lui ont permis de concrétiser sa vision artistique. En plus de « faire le plein d’énergie » en côtoyant les jeunes qui font appel à ses services. « En étant ici toutes les semaines, j’ai boosté mes skills comme si j’avais des points XP et je les ai utilisés pour créer mon album », illustre-t-il.

Lancé en juillet, Endworld est un album aux sonorités trap d’une rare profondeur et d’une grande cohésion. Coproduite par Killjei, nimbustwokay, Wizurd et WYLN, l’œuvre est guidée par les cordes jazzées du Suédois Oscar Johnson et les claviers lugubres du Londonien Zorc. L’ambiance évolue continuellement, passant de sombre à lumineuse puis prenant le chemin inverse grâce à d’habiles transitions rythmiques. Une foule d’artistes aux styles variés assistent Killjei au micro : Crypt999, Trei Ochi, Gxlden Child, Lewis Dice, Kevin Na$h, DO, the Outcast puis ses collègues de NBS Yama//Sato et DonPerry, pour ne nommer que ceux-là. Ce dernier a d’ailleurs récemment fait paraître le poignant microalbum Sans soleil.

Killjei a présenté des pièces d’Endworld sur scène depuis sa sortie, mais s’affaire à constituer un petit orchestre pour bonifier l’expérience en spectacle. Il travaille également sur un nouvel album intitulé Vertigo, qui bénéficiera des productions de Yama//Sato.

Une enfance dans deux langues… et deux pays

Sadrac est né au Québec, mais les déménagements se sont rapidement succédé. « En première année, je me suis fait expulser de l’école. Ma mère m’a envoyé chez mon père en Floride et c’est là que j’ai appris à parler, écrire et lire en anglais. Je suis revenu pour ma deuxième année et j’ai appris à lire et écrire en français. Je suis retourné en Floride en quatrième année », raconte Killjei.

Il n’est pas revenu au Québec avant la troisième secondaire. C’est lorsque sa famille s’est installée à Laval qu’il s’est « connecté à Montréal » et a commencé à nourrir sa passion pour la musique. Bien qu’il soit bilingue, Killjei rappe en anglais, car il s’agit de sa « première langue ». Toutefois, il n’exclut pas d’enregistrer un jour en français, mais promet qu’il s’agirait d’« un shit vraiment montréalais ».



Content Source: www.lapresse.ca

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