Delfina Delettrez Fendi créatrice de bijoux: «Je dois apporter ma patte sans faire de sacrilèges»

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PORTRAIT – Rome, sa famille et les bijoux sont depuis toujours la sainte trinité de cette trentenaire qui a commencéà créer à peine sortie de l’adolescence. En quinze ans, elle a affiné son style, ses envies, et acquis une force tranquille. Rencontre dans la Ville éternelle.

L’interview a d’abord été envisagée à Paris, place de Furstenberg, où Delfina Delettrez Fendi – qui parle couramment français, la langue de son père – possède un petit appartement charmant. Elle y reçoit régulièrement professionnels et journalistes, notamment pendant la Fashion Week, pour leur présenter les bijoux de sa marque propre. Mais l’idée d’une rencontre à Rome s’est vite imposée, la ville où elle est née, où elle a grandi (en partie, si on exclut les six premières années de sa vie au Brésil), où elle travaille et élève ses trois enfants. Une ville aussi où sa famille représente une forme d’aristocratie de la mode et de l’entrepreneuriat, avec cette spécificité d’avoir compté à chaque génération des femmes fortes: de son arrière-grand-mère Adele, qui créa Fendi en 1925, jusqu’à aujourd’hui où, bien que la griffe appartienne à LVMH depuis 1999, sa mère Silvia Venturini Fendi assure la direction artistique avec Kim Jones, après de nombreuses années aux côtés de Karl Lagerfeld, et où elle-même – «DDF» comme l’appellent les équipes de Fendi – dessine les bijoux.

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La jeune femme n’a pas souhaité ouvrir les portes de chez elle. D’abord parce qu’elle vit entre deux appartements et déménagera bientôt dans une ancienne école en pleins travaux. Mais aussi parce que ce n’est pas le style de la maison de faire étalage dans les magazines de ses résidences privées.

Rendez-vous a donc été pris à la Villa Lætitia, dans le quartier bourgeois et résidentiel de Prati, acquise par sa grand-mère Anna Fendi il y a trente ans. Il s’agit d’une belle demeure néopatricienne, au bord du Tibre, construite en 1911 par l’architecte Armando Brasini, figure de l’urbanisme italien pendant la période fasciste, admirateur de Piranèse, et inspiré autant par la Rome antique que par le baroque de la Renaissance. Si les lieux ont été transformés depuis quelques années en hôtel, plutôt confidentiel, Delfina adore cet endroit qui a accueilli de nombreux Noëls de cette famille nombreuse, des parties de cartes après le déjeuner dominical, des bouffées d’air salutaires dans le jardin pendant le confinement il y a trois ans…

«Il correspond parfaitement à l’esthétique de ma famille qui aime les clashs, le mélange de rationalité et d’excentricité, raconte-t-elle. Les lignes sont rigoureuses, imposantes, mais il y a des petits anges dans les moulures, un esprit romantique, des inspirations orientalistes… Ma grand-mère a toujours eu une vocation pour sauver les belles choses, elle a restauré cette villa en restant le plus fidèle possible à l’esprit d’origine et en faisant travailler les meilleurs artisans romains.»

La doyenne Fendi («une “jeune fille” de 90 ans») n’y habite plus, mais continue à y venir chaque jour, et a voulu maintenir une ambiance de maison de famille. Chaque chambre porte le prénom d’un membre du clan. «Sauf le mien! s’amuse Delfina. Ma grand-mère trouvait que mon prénom ne collait pas du tout avec l’esprit romain! À Ponza, au bord de la mer, où il y a une seconde Villa Lætitia, j’y ai eu droit. Ici, il y a quand même une pièce aménagée avec le mobilier de ma chambre d’enfant, notamment les tables de nuit où j’inscrivais dans le fond du tiroir le nom de mes amoureux…»

«JE DOIS APPORTER MA PATTESANS FAIRE DE SACRILÈGE»

Très tôt, la Ville éternelle, sa famille et les bijoux ont constitué la trinité essentielle de DDF. «Rome est la cité où mes rêves sont devenus réalité, explique-t-elle. J’ai toujours eu beaucoup de femmes autour de moi, portant des bijoux. Elles s’en servaient pour envoyer des messages, pour donner des clés sur leur personnalité. C’est très romain d’être très parée. Ici, les coiffures, les joyaux, sont plus ostentatoires qu’à Milan. Le premier trésor dont je me souvienne est une broche Erté de ma grand-mère. J’étais fascinée dès mon plus jeune âge de voir que, quand elle la portait, ça changeait sa posture, son allure, ses gestes.»

Chez Delfina, le déclic s’est produit à 18 ans, alors qu’elle est enceinte de sa fille. Elle cherche un bijou comme un talisman pour la protéger au long de sa grossesse. Tout ce qu’elle essaie la vieillit, selon elle, et ne reflète pas la jeune femme qu’elle est. Elle se décide donc à créer elle-même quelques pièces, pour elle, mais aussi pour toutes les filles de sa génération, à une époque où la joaillerie se libère doucement de ses carcans et n’est plus exclusivement dessinée par des hommes. Avec sa culture familiale et son goût pour la mode, mais aussi son énergie créative, elle colle aux envies de ses congénères. Sa première idée? Une monoboucle d’oreille inspirée de son piercing au nombril qu’elle doit retirer quand son ventre commence à pointer, et qu’elle accroche à son lobe.

En 2007, elle lance donc une marque à son nom, Delfina Delettrez, sans y adjoindre encore celui de sa famille maternelle. «Je voulais me libérer du fardeau de “fille de”. Beaucoup pensent que tout est plus facile, mais je considère au contraire que cela impose de travailler deux fois plus.» Cette volonté d’indépendance, cette détermination à imposer son talent plus que son nom, ne l’a jamais poussée pour autant à renier son héritage. Au contraire.

Sept ans après les débuts de sa marque, cette représentante de la quatrième génération a d’ailleurs rejoint en parallèle l’aventure entamée par son arrière-grand-mère il y a presque un siècle. Elle dessine alors pour Fendi une première collection de bijoux fantaisie, parfaite synthèse entre son univers un peu surréaliste et les codes de la marque romaine.

Cela fait presque dix ans que cela dure. Depuis l’an dernier, elle a aussi hissé la maison dans le monde de la haute joaillerie, avec des pièces distillées sur les défilés couture de Kim Jones.

Et s’est découverte une passion ardente pour les pierres, surtout celles un peu à la marge, qui n’ont pas un pedigree classique et parfait. Avec ce twist qui fait le sel de cette marque, et de cette famille. Comme pour les bijoux de défilés où elle s’amuse avec le logo en double F pour former des créoles XXL ou des chokers, là aussi elle joue avec la première lettre de son nom. Je dois apporter ma patte, mon énergie, sans faire de sacrilège», résume-t-elle avec sérénité, drapée dans une robe en maille près du corps qui lui donne une allure de vestale romaine moderne. Fluette, mais forte et féminine. Des lignes de diamants s’enroulent gracieusement sur son lobe. Elles forment le F de Fendi.

Content Source: www.lefigaro.fr

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