Ginette Noiseux et Lorraine Pintal | Dialogue entre deux femmes d’influence

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En près de 40 ans à la barre d’Espace Go, Ginette Noiseux a connu 22 ministres de la Culture à Québec ! De son côté, Lorraine Pintal n’a pas fait le compte, mais pour concrétiser le projet d’agrandissement du Théâtre du Nouveau Monde, qui s’achèvera en septembre, elle a parlé à six ministres différents. Cela illustre bien leur importance au sein du milieu culturel québécois. Dialogue entre deux femmes d’influence qui s’apprêtent à quitter la direction de leurs théâtres respectifs.




La Presse : Qu’est-ce qui a le plus changé dans vos théâtres respectifs depuis que vous les dirigez ?

Lorraine Pintal : En 32 ans, je n’ai jamais voulu déraciner le TNM du rêve de ses fondateurs. Avant moi, Jean-Louis Roux a pris de très gros risques pour présenter des œuvres neuves, audacieuses. Il a produit des créations de Denise Boucher et de Jovette Marchessault. Après lui, Olivier Reichenbach est revenu au balancier, avec plus de classiques, mais en les confiant à de jeunes metteurs en scène, comme Robert Lepage, René Richard Cyr, Yves Desgagnés. À mon arrivée [en 1992], j’ai pris le meilleur des deux mondes : l’appétit de la création de l’un ; et la soif des classiques dépoussiérés de l’autre.

Leurs riches parcours en photos

  • Ginette Noiseux est aussi conceptrice de costumes. Elle a réalisé un rêve en créant l’atelier de costumes au Théâtre Espace Go.

    PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

    Ginette Noiseux est aussi conceptrice de costumes. Elle a réalisé un rêve en créant l’atelier de costumes au Théâtre Espace Go.

  • Lors du lancement de la programmation 2023-2024 du TNM, Lorraine Pintal, entourée des artistes en vedette durant la saison.

    PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

    Lors du lancement de la programmation 2023-2024 du TNM, Lorraine Pintal, entourée des artistes en vedette durant la saison.

  • Georges-Hébert Germain, Ginette Noiseux et Francine Chaloult sur le tapis rouge de La fureur de ce que je pense, pièce présentée à l’Espace GO, en mai 2013.

    PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, ARCHIVES LA PRESSE

    Georges-Hébert Germain, Ginette Noiseux et Francine Chaloult sur le tapis rouge de La fureur de ce que je pense, pièce présentée à l’Espace GO, en mai 2013.

  • En 2003, la metteure en scène Lorraine Pintal discute avec les comédiens de la pièce Montréal brûle les planches, François Papineau et Sylvie Moreau, dans la salle de répétitions du TNM.

    ROBERT MAILLOUX, ARCHIVES LA PRESSE

    En 2003, la metteure en scène Lorraine Pintal discute avec les comédiens de la pièce Montréal brûle les planches, François Papineau et Sylvie Moreau, dans la salle de répétitions du TNM.

  • Marc Labrèche et Lorraine Pintal discutent lors de la répétition de Montréal brûle les planches, en 2003

    ROBERT MAILLOUX, ARCHIVES LA PRESSE

    Marc Labrèche et Lorraine Pintal discutent lors de la répétition de Montréal brûle les planches, en 2003

  • En 2016, la ministre de la Culture de l’époque, Hélène David (à gauche), était de passage à l’Espace Go, dirigée par Ginette Noiseux, pour faire une annonce gouvernementale.

    PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

    En 2016, la ministre de la Culture de l’époque, Hélène David (à gauche), était de passage à l’Espace Go, dirigée par Ginette Noiseux, pour faire une annonce gouvernementale.

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Ginette Noiseux : De notre côté, la grande chose qui a changé, c’est l’arrivée d’une génération de femmes qui est complètement décomplexée ! Quand je suis rentrée au Théâtre expérimental des femmes, à 23 ans, il y avait beaucoup de préjugés et de biais inconscients dans le milieu culturel. Je me souviens qu’on jugeait notre mandat « discriminatoire ». On nous a même coupé des subventions à cause de cela. On voyait les femmes comme une minorité, à l’époque. La première subvention que nous avons eue (5000 $) a été accordée par le Secrétariat d’État aux femmes, aux Indiens et aux personnes handicapées ! J’ai gardé leur lettre…

PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

Lorraine Pintal : « À mon arrivée [en mars 1992], j’ai pris le meilleur de mes prédécesseurs. »

La Presse : Heureusement, les temps ont changé et la place des femmes au théâtre a évolué.

Lorraine Pintal : Bien sûr, et le théâtre sera toujours le miroir d’une société en évolution. C’est normal de retrouver en 2024 d’autres thèmes, comme la diversité, les questions identitaires. La nouvelle garde a une manière différente de faire du théâtre. Mais lorsque j’observe les nouvelles compagnies ou directions artistiques, je me reconnais dans leur énergie. C’est très proche de ce qui nous animait dans les années 1970-1980. C’est important de le rappeler.

Ce qui se passe actuellement est formidable ! De nouvelles voix prennent leur place ; de jeunes talents sont reconnus. Mais les artistes de ma génération ne sont pas des has been !

Je pense qu’on peut encore jouer un grand rôle pour aider les générations montantes à consolider les arts vivants. L’un des projets récents les plus éclatants, à mon avis, c’est La traversée du siècle de Michel Tremblay, dirigé par Alice Ronfard [qui a 67 ans].

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Lorraine Pintal, lors d’une répétition de la pièce Caligula, en mars 2017

La Presse : Outre la ténacité et la persévérance, quelles autres qualités ça prend pour diriger une compagnie de théâtre d’envergure ?

Lorraine Pintal : Beaucoup d’écoute et de passion. Il faut être très convaincu et capable de défendre sa vision artistique, contre vents et marées.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

L’Espace Go, un espace de liberté pour les artistes

Ginette Noiseux : Depuis qu’Édith [Patenaude] est arrivée au théâtre, pour préparer la transition, je lui dis souvent d’écouter son instinct. La direction d’Espace Go est différente de celle du TNM (ou d’une autre compagnie de ce volume). Notre mission, c’est de donner un espace de liberté aux artistes pour créer des spectacles à l’abri des consensus. Espace Go est un lieu de dépassement des artistes. Quand je disais ça à Janine Sutto, elle me répondait : « Oui, ma fille. Et pour le public aussi ! »

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Ginette Noiseux, en décembre 1998, devant l’ancien théâtre Espace Go, rue Clark.

La Presse : Lorsqu’on dirige un théâtre aussi longtemps que vous l’avez fait, on traverse inévitablement des tempêtes en chemin. Y a-t-il un secret pour les affronter ?

PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

Dans les tempêtes, ce n’est pas Ginette Noiseux qui compte, mais la mission d’Espace Go.

Ginette Noiseux : À chaque tempête, tu en prends plein la gueule. Mais tu peux aussi compter sur des alliances nouvelles. En 1989, quand le Service des incendies de Montréal a fermé au public la chapelle du Grand Séminaire juste avant la première du spectacle L’annonce faite à Marie, dans le cadre du FTA [parce qu’il manquait une sortie de secours], j’ai pensé avoir une crise cardiaque ! Puis l’architecte Phyllis Lambert s’en est mêlée. Et elle nous a aidés à régler le problème avec les autorités.

Lorraine Pintal : Je rejoins Ginette là-dessus. La pire chose à faire, c’est de s’isoler durant une tempête. On peut compter sur tout un réseau pour nous aider. Pour donner un exemple médical, quand tu es malade, des anticorps se développent pour combattre le mal. L’une des beautés de notre milieu, c’est sa solidarité.

Ginette Noiseux : Il faut ajouter que les compagnies ressortent des crises plus fortes, plus consolidées, plus stimulées. Dans les tempêtes, ce n’est pas Ginette Noiseux qui compte, mais la mission d’Espace Go.

La Presse : Avez-vous peur pour l’avenir du théâtre au Québec ?

Lorraine Pintal : Le danger, c’est de formater la création, avec l’accumulation des programmes de subventions qui favorisent la normalisation de la pratique théâtrale. De nos jours, c’est difficile de sortir du carcan. Il faut cocher tellement de cases, il faut remplir tellement de critères ! Ce qui fait que les programmations se ressemblent d’une compagnie à l’autre. Ce n’est pas la faute des artistes : les programmes ne reflètent pas la souplesse de la création. J’ai envie de dire aux directions futures : « Faites la révolution ! Brassez la cage ! »

PHOTO DOMINICK GRAVEL, LA PRESSE

Ginette Noiseux s’inquiète pour l’avenir des arts de la scène.

Ginette Noiseux : Si vous me demandez quelle est la pire épreuve vécue dans ma carrière, je réponds : celle qu’on vit maintenant. Le milieu a mené plusieurs batailles dans le passé, mais on avait un horizon devant nous. On bâtissait une maison.

Aujourd’hui, les directions artistiques doivent se battre contre le démantèlement de la pratique des arts vivants. C’est tragique ! Il y a un même slogan qui dit : « Les arts vivants sont devenus les arts mourants. »

Lorraine Pintal : On se calme… Je n’aime pas les discours défaitistes sur l’état des arts vivants. Actuellement, les jeunes n’ont pas les munitions pour lutter contre les coups durs. Ça vient d’abord du manque de reconnaissance de l’importance de la culture au Québec. C’est devenu une hérésie d’affirmer, comme on le faisait auparavant, que la culture est un service essentiel.

La Presse : Au TNM comme à Espace Go, le mandat de la prochaine direction artistique sera de cinq ans, renouvelable une fois uniquement, donc pour une direction de dix ans maximum. C’est une chose que le milieu demandait. Qu’en pensez-vous ?

Ginette Noiseux : La longévité peut être un piège, car la personne devient associée uniquement à l’institution, et on oublie l’artiste derrière la directrice. Si j’ai un conseil à donner, c’est qu’un déficit financier, on finit toujours par le résorber. Mais pas un déficit artistique. Je suis heureuse de la transparence des comités de sélection dans le processus de recrutement actuel. Longtemps, les artistes ont cru que le choix était fait à l’avance.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Lorraine Pintal, lors du lancement de la saison 2023-2024 du TNM, en mars dernier

Lorraine Pintal : Je suis aussi d’accord avec une durée fixe au TNM. Non pas pour éviter une direction trop longue. Certains exemples (l’Opéra de Montréal, l’Orchestre Métropolitain, etc.) prouvent que cela peut être efficace autant pour la continuité d’une vision artistique que pour la fidélisation du public. Je pense plutôt à l’artiste qui sacrifie tout pour la compagnie qu’il dirige. Un mandat fixe lui permettra de se donner un échéancier de réalisations, et puis de poursuivre sa carrière une fois sa mission accomplie.

La Presse : Y a-t-il un rêve que vous n’avez pas pu réaliser dans vos directorats respectifs ?

Ginette Noiseux : Je n’ai pas de rêve inachevé. Parce que je suis vraiment allée au bout de mes rêves pour GO. Dont le plus grand cette dernière année, est qu’Edith [Patenaude] avec Mayi [Inchauspé], aient toute la latitude de construire leurs propres rêves pour le devenir d’Espace GO.

Lorraine Pintal : La reconnaissance, par le gouvernement, d’un statut d’institution théâtrale d’intérêt national pour le TNM. On a même préparé un projet pilote en ce sens. Je crois que cela pourrait aussi profiter aux autres compagnies, car ça tirerait tout le milieu théâtral vers le haut !

Ginette Noiseux : Le milieu du théâtre au Québec souhaiterait aussi ce statut, Lorraine.

Lorraine Pintal : Malgré ces démarches, je n’ai pas réussi à le faire durant tout mon mandat. Hélas…

Les réponses ont été remaniées par souci de concision.

Qui est Lorraine Pintal ?

Nommée à la direction générale et artistique du Théâtre du Nouveau Monde en mars 1992, Lorraine Pintal quittera son poste en septembre prochain. Elle assurera toutefois la transition avec la nouvelle direction jusqu’à la fin de l’année.

Diplômée du Conservatoire d’art dramatique de Montréal en 1973, elle est aussi comédienne, metteure en scène, réalisatrice à la télé et animatrice à la radio.

En 1991, elle signe la mise en scène de la reprise d’Hosanna, de Michel Tremblay, au Théâtre de Quat’Sous, avec René Richard Cyr et Gildor Roy. Elle réalisera ensuite une adaptation de la pièce pour la télévision.

Au printemps 2014, Mme Pintal a été candidate pour le Parti québécois dans Verdun. Elle a été défaite lors des élections provinciales du 7 avril.

Qui est Ginette Noiseux ?

Diplômée en scénographie de l’École nationale de théâtre du Canada, Ginette Noiseux est arrivée au sein de la cellule de base du Théâtre expérimental des femmes en 1981, après avoir travaillé avec le concepteur François Barbeau.

Elle a dirigé Espace Go durant 37 ans et y a présenté pas moins de 500 spectacles et évènements.

Elle est conceptrice de costumes de productions marquantes comme Les reines au TNM, Mademoiselle Julie au Rideau Vert et Électre à Espace Go.

En juin prochain, elle passera le flambeau à la metteure en scène Édith Patenaude à la direction du théâtre du boulevard Saint-Laurent.



Content Source: www.lapresse.ca

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