Notre critique d’Une journée particulière: l’héroïsme selon Laetitia Casta et Roschdy Zem

Share

Laetitia Casta et Roschdy Zem reprennent, au Théâtre de l’Atelier, les rôles tenus par Sofia Loren et Marcello Mastroianni dans le film réalisé en 1977 par Ettore Scola. Simon Gosselin

CRITIQUE – Dans cette pièce adaptée du film d’Ettore Scola, ils incarnent deux âmes solitaires et bouleversantes, broyées par le fascisme.

Surtout ne nous laissons pas prendre à la tentation de ramener coûte que coûte la pièce mise en scène par Lilo Baur au film d’Ettore Scola sorti en 1977, ce serait une faute bien inutile. Ainsi, lorsque nous faisons la connaissance d’Antonietta, oublions Sophia Loren, déesse de l’écran, et concentrons-nous sur Laetitia Casta, nouvelle interprète de la mère de famille épuisée, essorée et trompée par Emanuele (Juan Bellviure), son fasciste de mari. Dès qu’elle apparaît sur scène, la comédienne – ceinte d’une robe négligée, décoiffée, vieilles pantoufles… -, oui dès qu’elle apparaît, la triste femme au foyer, débarrassée de sa splendeur naturelle, transparaît.

Nous sommes à l’aube d’une journée bien particulière. Ce 6 mai 1938, le Duce reçoit le Führer en grande pompe, et dans la maisonnée, l’excitation est à son comble. Antonietta a beau hausser le ton, les enfants, déjà petits mousquetaires en chemises brunes, continuent de se chamailler. La famille habite un appartement grisâtre dans un immeuble d’État verdâtre. Le décor est sommaire, à l’image de la vie sous le Duce. La première scène se passe dans la modeste cuisine. Une table, une chaise, une cuisinière, une fenêtre sur cour, une lampe fatiguée, suspension à contrepoids, qui descend du plafond.

Sans dire un mot, Antonietta prépare le petit déjeuner, cire les bottes de son époux, passe un dernier coup de fer sur une chemise noire. Elle est la femme ordinaire qui accomplit davantage qu’il n’est accordé aux femmes du quotidien : elle est l’épouse aux ordres qui n’a pas le temps, oh non !, de rêver. Elle est encagée tel Rosmunda, son mainate qui ne cesse de crailler « Atoneta ! Atoneta ! ». Mais celui-ci parvient à s’envoler et s’en va se poser sur le rebord de la fenêtre du voisin d’en face. Point de départ de l’aventure, d’une porte de sortie éphémère au problème de vivre dans un monde aussi aride que ce monde fasciste.

Rumba triste sans lendemain

Laetitia Casta ne se force pas pour nous toucher. Elle a la maladresse naturelle ; ses mots tentent d’exprimer son désarroi tout en le camouflant. Sa vie ressemble à ce bas filé qui lui fait honte. Soudain, les cloisons de la cuisine tournent sur elles-mêmes et nous voilà dans l’appartement dépouillé de Gabriele. Le présentateur radio licencié en raison de son homosexualité est interprété par Roschdy Zem. Il connaît son destin : ce soir, on viendra le chercher. Il sera déporté. Lorsque Antonietta sonne à sa porte, Gabriele a le canon de son revolver sur la tempe, il veut en finir. Mais la vie ne tient parfois qu’à un coup de sonnette, à une drôle de rencontre provoquée par un mainate qui s’est cru, quelques minutes, « pigeon voyageur ». Roschdy Zem est un comédien physique.

Son corps brut n’empêche pas une certaine légèreté et son sourire ne cache pas ses blessures. Sous ses traits, Gabriele apparaît moins mélancolique que le personnage incarné par Marcello Mastroianni. On attendait deux fameuses scènes : celle de la concierge et celle de la terrasse. La concierge est jouée par la redoutable Sandra Choquet. Avec ses lunettes de vieille mégère, elle balance sur Gabriele, cet étrange locataire « subversif ». « (…) Je ne sais pas ni qui il est, ni qui il n’est pas… Je sais seulement que c’est un mauvais sujet. En somme pour parler clair, moi, je lui plais pas et lui il me plaît pas. » Gabriele a raison de s’en méfier comme de la peste.

La scène de la terrasse est bouleversante, fusion de deux êtres que tout oppose. Antonietta/Casta laisse sa beauté fanée s’épanouir dans les bras empêchés de Gabriele/Zem. Lilo Baur met en scène l’humain comme tel. Dans sa splendeur simple et ses contradictions. Elle fait danser les corps et le décor en une rumba triste sans lendemain. Nous garderons en mémoire la sincérité non feinte de Laetitia Casta et Roschdy Zem et, bien sûr, les mots simples d’Ettore Scola qui domptent les fanfaronnades de l’histoire toujours recommencée.

Une journée particulière , au Théâtre de l’Atelier, Paris (18e), jusqu’au 31 décembre. Tél. : 01 46 06 49 24.

Content Source: www.lefigaro.fr

En savoir plus

Nouvelles récentes