Valère Novarina, l’éternel audacieux au Théâtre de la Colline

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CRITIQUE – Le poète dramaturge enchante son public avec Les Personnages de la pensée. Un festival du langage dont on ressort la tête à l’envers.

Laissez-vous dériver dans l’« archipel » Novarina, laissez-vous prendre dans le filet de son théâtre mosaïque où fulgurances riment avec abondance, aphorismes avec paroxysme. Dans ce lieu de magie, le langage se met à vivre à travers une multitude de personnages ou plutôt des concepts personnages. Ainsi, dans sa dernière création, nous croiserons «l’Écrituriste», « l’Illogicien », « le Galoupe », « le bonhomme Nihil », « la citoyenne lambda », des « anthropodiens tenaces » et des « trans fongiens », «M. et Mme Boucot» (un vieux couple), etc. Voici, malgré les apparences, une tragi-comédie étroitement organisée et le spectateur sera récompensé s’il passe la barrière de la première demi-heure, cette demi- heure pendant laquelle il peut se demander, légitimement, ce qu’il est venu faire là. Alors un conseil : ne quittez pas la salle, SVP, des surprises, des prouesses et des grands écarts verbaux vous attendent au tournant.

Sur la grande scène de La Colline, deux toiles blanches – qui semblent attendre les coups de pinceau du peintre – forment la géographie du plateau en forme d’atelier. Espèce d’espace modulable. À gauche, il y a une vieille mobylette, au centre, un tableau du dramaturge, une toile qui représente, si notre vue est bonne, une île baignée dans l’ocre d’une arrière-saison. Bientôt des tabourets, pupitres ou escabeaux serviront la parole. Oh, elle n’est pas commode à résumer, cette pièce, et c’est ce qui fait tout son attrait. Même si elle peut apparaître parfois abstruse, elle a une véritable mise en scène (de l’auteur).

Agnès Sourdillon et Sylvain Levitte dans Les personnages de la pensée, la nouvelle création de Valère Novarina Tuong-Vi Nguyen

Le sujet ? Il serait vain d’essayer de résumer ce spectacle en dehors de sa structure et de son langage particulier, un langage qui brûlerait les mots. Ici, le verbe se fait chair et il danse. Il bondit, rebondit, s’agite, s’écartèle, se tord et se mord. Sous la plume de Valère Novarina, il se fait cirque. Trapéziste ou jongleur, indomptable dompteur. Il s’agirait d’une suite de parodies, morceaux de bravoure. On passe d’un sujet à l’autre avec légèreté et vivacité : Dieu (l’auteur pense qu’« “Il” est la quatrième personne du singulier »), les nouvelles sciences, le peintre et son modèle ou encore la question du genre…

Scène culte

Chez Novarina, les idées viennent en parlant. Il construit des conversations comme on construit des sculptures et parfois de la matière surgissent des choses insoupçonnées. Ainsi ces scènes remarquables où un philosophe misanthrope, Raymond de la Matière, habillé comme un écolier tout droit sorti un bahut anglais, débite des pensées du genre : « L’humanité est le seul animal sur terre qui se défend en secrétant l’hormone du langage (…) Le langage est une substance chimique. Si Dieu nous l’a laissé, c’est simplement pour régler nos comportements animaux. » Ou encore cette scène – sans doute le moment le plus époustouflant de ce spectacle – où « L’Infini romancier », interprété par un Sylvain Levitte survolté, nous annonce qu’il va lire les 652 premières pages du livre dont il est « l’autricier ». La scène deviendra, à n’en pas douter, culte. Ici, tout se déchiffre et le critique aura atteint son but s’il a pu donner au lecteur l’envie de surmonter l’irritation de certaines longueurs.

Agnès Sourdillon et Sylvain Levitte dans Les personnages de la pensée. Tuong-Vi Nguyen

On contemple un spectacle de Novarina comme on regarde un film de Godard (un autre Franco-Suisse), un de ses films des années 1980, sorte de papiers collés. À ceci près que chez le dramaturge, tout est jubilatoire. Du haut débit servi par des comédiennes et comédiens athlètes de la parole. Des anciens de la galaxie novarinienne et des nouveaux qui s’y sentent déjà comme chez eux. Toutes et tous sont sur un pied d’égalité. Ce que nous chuchote en fait Valère Novarina est fort simple : le théâtre est une affaire joyeuse et sérieuse. Si nous devions résumer son art torrentiel en six mots : poésie, calembour, comique, insolence, peinture et musique. Son grand talent ? Avoir su, depuis cinquante ans, se forger, pour les combiner, des outils qui sont d’une merveilleuse précision horlogère.


Les Personnages de la pensée, au Théâtre de la Colline (Paris 20e), jusqu’au 26 novembre. Tél. : 01 44 62 52 52. www.colline.fr

Content Source: www.lefigaro.fr

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