Notre critique de La Grande Marée : une quête intérieure à grands flots

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CRITIQUE – Au Théâtre de la Bastille, Simon Gauchet part à la recherche de l’Atlantide. Un spectacle envoûtant aux échos infinis.

On entend, au loin, des voix crépiter, des récits de rêves. Sur le plateau, recouvert d’une toile, se sont endormis une actrice (Cléa Laizé) et trois acteurs (Yann Boudaud, Rémi Fortin, Gaël Baron). À quoi songent-ils ? Lorsque Cléa se réveille, elle se dirige vers le fond de la scène et écrit cette phrase sur un mur noir : « Essaye de te souvenir ou à défaut invente. » Puis elle se tourne vers le public : « Est-ce que l’un ou l’une d’entre vous a rêvé cette nuit ? »

Et poursuit : « Ce qui est délicat, avec les rêves, c’est de réussir à les retenir au moment du réveil, avant que tout soit englouti comme si la marée remontait d’un coup. » À partir de cette phrase qui ferait figure de bande-annonce, nous entrevoyons le thème de la pièce de Simon Gauchet. Il s’agira d’une quête de l’imaginaire. Cette quête sera passionnante, remarquable, philosophique et poétique. Voyons ça de plus près, allons toucher le centre ineffable de ce récit…

Celui-ci est divisé en treize séquences parmi lesquelles des archives et des souvenirs. Les archives ? Le souhait de l’intellectuel allemand Dietmar Kamper, qui avait le projet, à la fin des années 1980, avec d’autres chercheurs berlinois, non pas de retrouver un pays englouti, l’Atlantide, mais plutôt celui de « démêler la catastrophe initiale qui nous met face au problème de la mémoire ou plutôt celui du refoulement ».

Située parfois au large des côtes espagnoles, portugaises ou marocaines, du côté des Canaries ou du Cap-Vert, l’Atlantide, depuis des millénaires, gît sous l’océan. Depuis dix mille ans ? Deux des personnages de la pièce, Yann et Rémi, qui a toujours l’air d’un lutin, nous rappellent que Platon, dans le Timée et le Critias, affirmait l’existence historique de ce continent disparu où s’était constitué un empire merveilleux gouverné par des rois dont « le pouvoir s’étendait non seulement sur cette île tout entière, mais aussi sur beaucoup d’autres îles et des parties du continent ». Et cet empire merveilleux a été battu, catastrophe initiale, par Athènes sur ordre de Zeus, contre Poséidon, dieu de l’océan.

Une drôlerie déconcertante

Après cette exposition platonicienne, la toile sur laquelle l’actrice et les comédiens étaient allongés se met à se lever dans un frottement, telle la grand-voile d’un navire à la dérive que l’on hisse. La lourde toile se retourne et fait appa raître un ciel nuageux. Ce moment magique – qui n’est que le premier – nous ferait presque penser à une mise en scène fellinienne. Dès lors, le spec tacle oscillera entre la quête des chercheurs de Berlin et celle des comédiens de la troupe.

Et c’est ainsi que Rémi (Fortin) nous contera, avec une déconcertante drôlerie, son voyage à Santorin – autre lieu possible du mythe de l’Atlantide ; et c’est ainsi que nos acteurs nous feront visiter la grotte primitive de Cougnac ou que Cléa (Laizé) nous contera, moment de pure grâce, l’histoire d’une toile (d’une certaine Madeleine Cassard) qui servit de décor, dans les années 1930, à l’opéra de Gounod Mireille.

Après Le Beau Monde, son précédent spectacle, Simon Gauchet poursuit son travail sur des mondes enfouis. Il sait que l’âge d’or a laissé une mémoire mythique profonde. Ce garçon qui embellit tout ce qu’il touche ne cesse d’étonner. Comble de l’élégance, jamais, il ne pèse.

La Grande Marée, au Théâtre de la Bastille (Paris 12e), jusqu’au 24 novembre. Tél. : 01 43 57 42 14. www.theatre-bastille.com

Content Source: www.lefigaro.fr

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