Notre critique du Journal d’un fou au Lucernaire: le diable au cœur

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Le Journal d’un fou adapté et interprété au Lucernaire par Ronan Rivière. Ben Dumas

CRITIQUE – Ronan Rivière adapte la célèbre nouvelle de Gogol. Fascinant voyage dans l’irrationnel.

Comme il est étrange, ce Gogol. Drôle de cosaque. Que peut-il y avoir de plus fantastique, dans tous les sens du terme, que Le Nez, Le Portrait ou ce chef-d’œuvre, Le Manteau ? Et que dire du Journal d’un fou adapté et interprété au Lucernaire par Ronan Rivière que nous avions déjà remarqué, entre autres, dans Le Revizor du même Gogol, Le Roman de Monsieur Molière d’après Boulgakov ou Le Double d’après Dostoïevski. Avec son physique dégingandé, ce corps en tige et sa « gueule » taillée à la serpe façon Terzieff, son teint sied bien aux auteurs russes en général et à Gogol en particulier. Il possède la suffisante latitude à l’interprétation de toutes ses histoires drolatiques qui semblent dictées par le Diable en personne.

Ridicule et pathétique

Dans Le Journal d’un fou, il est Aksenty Ivanovitch Poprichtchine, ce petit fonctionnaire gris de Saint- Pétersbourg qui vit seul avec sa domestique Mavra (merveilleuse Amélie Vignaux). Le décor ? Un plancher qui penche sévèrement, des lattes de bois mobiles qui serviront de bureau, une trappe. À droite, un vieux piano droit sur lequel Olivier Mazal exécutera quelques œuvres de Prokofiev.

Ridicule et pathétique Poprichtchine. Sa descente dans les enfers de la folie commence ainsi, une journée presque comme les autres, sauf que, dit-il : « Il m’est arrivé une aventure extraordinaire. Ce matin, je me lève, Mavra m’apporte mes bottines, je lui demande l’heure (…) Dix heures ! Je me suis dépêché de m’habiller. Si j’avais su quelle gueule s’était composé le chef de service pour mon arrivée, je me serais peut-être abstenu d’y aller. Toujours à aboyer. » Jusque-là, rien d’inquiétant. Mais sur le chemin, notre fonctionnaire a rencontré une chienne et un chien qui faisaient la conversation et cherchera à savoir ce que ces bestioles se racontent.

Le comédien Ronan Rivière ne semble pas se forcer pour avoir la tête à l’envers dans ce monde sens dessus dessous. L’intrigue est fort mince : un petit employé maladroit et malmené par son supérieur tombe amoureux de la fille de ce dernier accessoirement propriétaire de la chienne. Petit à petit, il perd tout rapport à la réalité et finira par se prendre pour le roi d’Espagne et se retrouvera dans un asile. Comme toujours, le comique est amer chez Gogol. Ici, deux et deux font cinq.

Ronan Rivière impressionne dans le rôle de ce schizophrène qui s’est mentalement construit un château en Espagne et, pire, pense vraiment y habiter. Le piano d’Olivier Mazal adoucit – ou pas – cette dégringolade. Et lorsque notre héros s’adresse à sa mère, c’est à pleurer : « Maman, sauve-moi ! Verse une larme sur ma tête malade ! (…) Presse ton pauvre orphelin sur ton sein : tu vois bien qu’il n’y a plus de place pour moi dans ce monde ! » Une drôle d’histoire grimaçante dans une langue qui danse le gopak !

Le Journal d’un fou, au Lucernaire (Paris 6e). Tél. : 01 45 44 57 34.

Content Source: www.lefigaro.fr

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